Les sucres autorisés dans les spiritueux : bien plus qu’un simple outil d’édulcoration
Du sucre blanc au miel, en passant par le moût de raisin, le burned sugar ou le sirop de caroube, les produits édulcorants autorisés dans les spiritueux offrent une palette de possibilités souvent méconnue. Au-delà de leur capacité à sucrer et souvent adoucir un alcool, ils peuvent modifier sa texture, son équilibre et, pour certains, enrichir son profil aromatique. Encore faut-il savoir lesquels employer, dans quelles catégories de spiritueux, et avec quelles limites réglementaires
Nicolas Malfondet
11/4/202610 min read
Sucre mi-blanc, blanc et raffiné
Ces sucres sont principalement constitués de saccharose (molécule composée d’un glucose lié à un fructose) et ont subi un raffinage poussé.
En formulation, ils présentent un intérêt majeur : ils apportent principalement leur pouvoir sucrant sans introduire un profil aromatique marqué. Ils permettent ainsi de corriger l’équilibre gustatif d’un spiritueux en limitant l’influence de l’ingrédient ajouté sur son identité aromatique.
Leur principal inconvénient est justement cette neutralité : ils ne contribuent pas – directement – à l’aromatique du produit. Leur dissolution et leur incorporation doivent également être maîtrisées, en particulier dans les spiritueux à fort degré alcoolique, où l’eau disponible, la température et la concentration influencent le comportement du sucre. Du matériel spécifique est nécessaire pour aider à cette bonne dissolution.
Majoritairement issus de betterave sucrière très disponible en France métropolitaine, ces sucres peuvent également provenir de la canne : le process de raffinage permet d’obtenir un sucre totalement blanc pour l’une ou l’autre des matières premières.
1. Que dit la réglementation européenne ?
Le règlement 2019/787, définit les produits édulcorants autorisés dans les boissons spiritueuses : les sucres et sirops issus de la transformation du saccharose ou d’autres glucides, les moûts de raisin, les sucres caramélisés, le miel et le sirop de caroube. Il prévoit également une catégorie complémentaire pour les "autres substances glucidiques naturelles ayant un effet similaire".
Cette liste constitue un cadre réglementaire commun, mais elle ne signifie pas que tous ces ingrédients sont autorisés dans tous les spiritueux. Les dispositions générales doivent être lues avec les règles propres à chaque catégorie de boissons, ainsi qu’avec les cahiers des charges applicables aux indications géographiques. En outre, certaines catégories peuvent être édulcorées dans des limites précises ; d’autres imposent des restrictions supplémentaires.


Conclusion : choisir un sucre, c’est choisir un effet


Les produits édulcorants autorisés dans les spiritueux par le règlement 2019/787 couvrent une gamme bien plus large que le seul sucre blanc et des effets bien plus vastes que le seul pouvoir sucrant.
Certains permettent une correction discrète de l’équilibre gustatif, d’autres offrent des propriétés technologiques spécifiques ou apportent une véritable dimension aromatique.
Pour le formulateur, la démarche consiste à articuler trois questions : cet ingrédient est-il autorisé dans la catégorie visée ? Quel(s) effet(s) technologique(s) apporte(n)-t-il ? Quelle contribution sensorielle peut-il offrir au produit final ?
En associant une lecture réglementaire précise à une approche expérimentale de la formulation, le choix du sucre devient un outil de construction du profil, et non une simple étape de correction. Une piste particulièrement intéressante pour les spiritueux en quête de différenciation, mais aussi pour les boissons No/Low qui cherchent de nouvelles voies vers la complexité aromatique.
Dextrose et fructose
Le dextrose (forme de glucose) et le fructose sont des sucres simples qui se distinguent du saccharose par leur structure et leurs propriétés gustatives. Le fructose présente un pouvoir sucrant supérieur à celui du saccharose, tandis que le dextrose est moins sucrant à masse égale.
Leur intérêt réside dans la possibilité d'ajuster finement l'équilibre sucré d'une formulation. Toutefois, leur comportement sensoriel dépend de la concentration, de la matrice alcoolique et de la température.


2. Les sucres classiques : la neutralité avant tout
Sirop de glucose, sucre liquide et sucre inverti
Dans l’industrie des spiritueux, notamment pour des raisons d’incorporation dans la matrice alcoolisée, le sucre est majoritairement utilisé sous forme de sirop (ou sucre liquide).
Le sucre liquide est une solution aqueuse de saccharose. Il peut être inverti : le saccharose est alors hydrolysé en glucose et fructose.
Le sirop de glucose est quant à lui un mélange de glucides obtenu par transformation de l’amidon.
Leur avantage est avant tout technologique : les formes liquides facilitent le dosage, l’incorporation et l’homogénéisation, tout en limitant les problèmes de dissolution. L’inversion du saccharose modifie également certaines propriétés physicochimiques de la solution, notamment sa viscosité et sa tendance à cristalliser.
Les sirops de sucre peuvent être blancs (issus de sucre solide raffiné) ou bien plus bruns. Ils apportent alors quelques notes aromatiques (cassonade, réglisse) et leur teinte ambrée.


3. Le moût de raisin : une autre manière de sucrer


On l’oublie souvent mais les jus de fruits sont très riches en sucres ; le raisin est un très bon candidat.
Le règlement distingue trois produits : le moût de raisin frais, le moût de raisin concentré et le moût de raisin concentré rectifié.
Le moût frais apporte des sucres naturels, mais également une matrice complexe de composés issus du raisin. Il ne se conserve pas. Le moût concentré augmente la teneur en sucres par élimination d’une partie de l’eau : il se conserve mieux et apporte en parallèle couleur et aromatique. Enfin, le moût concentré rectifié (MCR) est un jus de raisin soumis à un traitement visant à éliminer ses constituants non sucrés, ce qui rend sa composition très proche de celle d’un sirop de saccharose.
Sur le plan organoleptique, le moût non rectifié peut introduire une dimension fruitée ou vineuse, selon sa composition et son traitement. Le moût concentré rectifié, à l’inverse, vise davantage un apport glucidique moins marqué par les caractéristiques de la matière première, à l’instar d’un sucre blanc.
Ces moûts sucrants peuvent être pertinents par exemple pour certaines eaux-de-vie de raisin, lorsque la législation le permet.
4. Le sucre caramélisé/burned sugar : quand l’édulcoration devient aromatique
Le sucre caramélisé ou burned sugar est obtenu exclusivement par chauffage contrôlé du saccharose, sans ajout de bases, d’acides minéraux ni d’autres additifs chimiques. Il faut le distinguer du caramel colorant, E150.
Cette distinction est essentielle : le burned sugar est un ingrédient sucré apportant également des notes aromatiques, tandis que le caramel colorant est un additif destiné uniquement à la coloration. Leurs fonctions, leurs conditions d’emploi et leur statut réglementaire ne doivent pas être confondus.
Selon l’intensité du traitement thermique, le sucre caramélisé peut contribuer à des notes de caramel, de sucre cuit, de fruits secs ou de torréfaction, avec une évolution de la couleur et de l’amertume lorsque la chauffe devient plus poussée. Son intérêt dépasse donc le simple impact sur la saveur sucrée : il peut participer à la construction d’un profil aromatique.
Cette approche ouvre des possibilités intéressantes pour les spiritueux dont la catégorie autorise son emploi. Elle exige toutefois de maîtriser la température, la durée de chauffe et la reproductibilité du procédé, puis de vérifier l’impact sur la couleur, la stabilité et l’équilibre sensoriel.


5. Le miel : douceur, identité et complexité
La composition du miel dépend de son origine florale et géographique, et associe différents sucres à une fraction minoritaire de composés aromatiques.
Contrairement aux sucres raffinés, le miel peut apporter une signature identifiable : notes florales, cireuses, végétales, fruitées, épicées, boisées ou plus chaleureuses selon le type de miel. Il constitue ainsi un ingrédient de choix, au même titre que les burned sugars ou les sucres roux/bruns, lorsque l’objectif est d’enrichir le profil d’un spiritueux plutôt que de simplement augmenter sa sucrosité.
Cette richesse est aussi sa principale difficulté. Deux miels peuvent présenter des profils très différents, et leur composition glucidique, leur teneur en eau, leur viscosité et leur intensité aromatique varient. Une formulation reproductible suppose donc de sélectionner une matière première définie, de contrôler son dosage et de valider son comportement dans la matrice alcoolique. En outre, sa texture à température ambiante le rend impossible à travailler : il faut chauffer pour le liquéfier et le rendre soluble dans les alcools.
Le miel peut ainsi contribuer à la personnalité d’une liqueur ou d’un spiritueux dont les règles de production l’autorisent, à condition que sa contribution aromatique soit cohérente avec le style recherché.


6. Le sirop de caroube : une piste moins conventionnelle
Le sirop de caroube, obtenu à partir des gousses du caroubier, constitue une option moins courante dans l’univers des spiritueux. Lui aussi est aromatisant et colorant.
Selon la matière première et le procédé de fabrication, il peut évoquer la mélasse, le caramel, les fruits secs ou certaines notes de cacao. Ces caractéristiques peuvent créer des complémentarités intéressantes avec des spiritueux élevés sous bois, des rhums, des eaux-de-vie ou des assemblages aux profils naturellement chaleureux, sous réserve des règles propres à leur catégorie.
Sa variabilité constitue toutefois un point de vigilance, au moins autant que pour le miel. La concentration en sucres, la viscosité, la couleur et l’intensité aromatique peuvent différer d’un sirop à l’autre.


7. Les autres glucides naturels : une catégorie à interpréter avec prudence
Le dernier point du règlement inclut "toute autre substance glucidique naturelle ayant un effet analogue" à celui des produits énumérés précédemment. Cette disposition permet de prendre en considération d’autres substances naturelles, mais un tel ingrédient doit répondre aux conditions de cette définition et respecter les règles applicables à la catégorie de spiritueux concernée. Sa naturalité, son pouvoir sucrant ou sa disponibilité commerciale ne suffisent pas, à eux seuls, à établir sa conformité.
Des sucres originaux entrent dans cette catégorie : sève d’érable, xylitol de bouleau, fleurs de coco, certaines variétés sucrées de sorgho, sucre d’agave, de datte, issu de toute source d’amidon (maïs, blé, orge malté, riz, pomme de terre…).
En outre, les édulcorants (stéviosides, acésulfame K, aspartame…) ne sont pas des composés de nature glucidique et sont donc exclus de cette catégorie, même s’ils peuvent être par ailleurs autorisés dans certains spiritueux.


8. Tous les sucres ne sont pas autorisés dans tous les spiritueux
C’est le point à retenir avant tout essai de formulation : la liste des produits édulcorants définie par le règlement ne vaut pas autorisation universelle.
Pour la majeure partie des spiritueux, la règle impose que l’édulcoration serve – sous-entendu, uniquement – à "arrondir le goût final". Certaines catégories encadrent aussi strictement la coloration et l’aromatisation, rendant les sucres non neutres inutilisables.
Les limites varient selon les spiritueux : le rhum, par exemple, peut être édulcoré jusqu’à 20 g de sucre par litre de produit fini tandis que les rhums agricoles ne doivent pas être sucrés. L’eau-de-vie de vin est soumise à ce même plafond de 20 g/L, tandis que le brandy s’octroie jusqu’à 35 g/L. Ces chiffres illustrent que les limites ne sont pas identiques d’une catégorie à l’autre, même similaire.
Le cognac appelle une vigilance particulière. Il relève d’une catégorie réglementaire définie et d’un cahier des charges d’indication géographique. On ne peut donc pas déduire de la seule liste générale des produits édulcorants qu’un ingrédient donné est utilisable dans un cognac. Il faut vérifier les exigences spécifiques applicables au produit et les conditions d’emploi de l’ingrédient envisagé. Le fait qu’un sucre soit autorisé dans une autre eau-de-vie ne suffit pas.




9. Et si ces techniques inspiraient davantage les boissons No/Low ?
Les boissons sans alcool ou à faible teneur en alcool font face à un défi sensoriel bien connu : reproduire la complexité, la longueur en bouche et l’équilibre d’une boisson alcoolisée sans s’appuyer sur les mêmes mécanismes. Dans ce contexte, les ingrédients sucrants et aromatiques pourraient mériter une place plus importante dans les stratégies de formulation.
L’enjeu ne consiste pas à augmenter systématiquement la teneur en sucre (au contraire, la tendance est plutôt au dosage faible), mais à utiliser ces ingrédients en tant que partie aromatisante. Le choix du sucre peut ainsi participer à une stratégie de différenciation : miel floral pour une expression plus délicate, sirop de caroube pour des notes plus sombres, ou sucre caramélisé pour renforcer une dimension gourmande, pâtissière. L’intérêt n’est pas de multiplier les ingrédients, mais de choisir celui dont les propriétés servent réellement le profil visé.
Outre les effets sucrants et aromatisants, ces sucres jouent sur la balance gustative (équilibres avec acidité et amertume) et permettent d’apporter une riche palette de couleurs. Ils sont aussi responsables d’effets de texture et de relargage de composés aromatiques (longueur en bouche), qui méritent qu’on s’y intéresse.
Ces sucres peuvent être combinés dans les No/Low à des infusions, des hydrolats, des extraits ou d’autres ingrédients aromatiques, pour aider à développer des profils plus expressifs, plus complexe, notamment lorsque la faible teneur en alcool limite certaines sensations en bouche.


